Les portes closes
Autores: Bernard Giusti
Il y eut d’abord un renoncement
Puis une étreinte
Et la certitude d’être né
Dans les particules invisibles
Tombées une à une
Du cadran de l’Histoire
Il y eut des aubes et des étoiles
Qui nous firent croire
Que nous serions immortels
Des yeux d’amantes
Plus doux que tous nos rêves
Pour nous faire oublier
D’exister un jour ou deux
Il y eut des poètes
Des chefs de guerre
Et des révolutions
Pour nous faire croire
Que les paroles
Pouvaient s’élever
Plus haut que la conscience
Il y eut des frères d’armes
Qui passèrent à l’ennemi
Et des ennemis
Qui devinrent nos frères
Des combats perdus d’avance
Que nous voulions gagner
Des mains tendues
Broyées par l’injustice
Et nous avons fermé nos portes
Chaque jour un peu plus
Nous avons clos nos incertitudes
Pour mieux chanter nos vérités
Nous nous sommes emmurés
Dans nos forteresses vides
Pour que nos chants s’élèvent
A l’abri des poussières
Et nous avons chanté la misère
La gloire et la misère
Des poètes et des gueux
Tandis que l’on frappait
A notre porte
Il y eut des nuits sans avenir
Et des jours sans mémoire
Des appétits féroces
Et des dégoûts sans fin
Il y eut la liberté
Et les chaînes de l’exil
Des lendemains qui chantent
Dans la boue des taudis
Des présents refusés
A des enfants perdus
Des morts plutôt que vifs
Assoiffés de pouvoir
Et des ermites antiques
Accablés d’impuissance
Courbant toujours l’échine
Sous des dieux inconnus
Il y eut…
L’heure est toujours injuste
Pour qui meurt à la porte
Tandis que nous rêvons
A des temps plus cléments